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The Pan African Music Magazine
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Angell Mutoni :  « je vois le geste créatif comme quelque chose qui relève de l’expansion » 
© Chico Berry

Angell Mutoni :  « je vois le geste créatif comme quelque chose qui relève de l’expansion » 

PAM revient tout juste de Kigali, où nous avons rencontré la rappeuse et chanteuse Angell Mutoni, qui vient – enfin – de livrer son premier album, baptisé à raison The Delivery. Interview avec une des cheffes de file de la bouillonnante scène urbaine de Kigali.

Dans le pays aux mille collines, pour trouver Angell Mutoni, il faut se rendre à Nyamirambo. Nyamirambo, quartier cosmopolite et alternatif de Kigali, véritable cité dans la cité, devenu un creuset musical et culturel de premier ordre, ici au Rwanda : « B-Threy, Slum Drip… Beaucoup d’artistes sont nés ici » explique Angell. Aujourd’hui, beaucoup en sont partis, mais certains producers y vivent toujours – Prozed ou Dizo Last, qui signe d’ailleurs les titres « 10 over 10 » et « Time » sur The Delivery – ainsi que le multi-instrumentiste Aristide, chez qui Angell a d’ailleurs enregistré une partie de son album : « c’est au cœur de ce quartier et dans ce studio que je répète et qu’on tente des choses, avec les musiciens et producers qui m’accompagnent. Je m’y sens bien, c’est un lieu safe, confortable, propice à l’expérimentation et à la composition. Ici, je suis à la maison.»

D’une scène à l’autre, itinéraire d’une franc-tireuse

Née en Ouganda, élevée au Canada, Angell Mutoni ne découvre le Rwanda qu’à l’âge de quatorze ans : « mais tu sais, j’avais décidé d’être chanteuse bien avant l’adolescence » confie-t-elle avec un large sourire. « À la maison, mon père, qui était lui-même musicien, nous faisait écouter de la rumba, pas mal d’influences Afro. De mon côté, j’écrivais beaucoup, des histoires courtes, de la poésie. À mon arrivée à Kigali, je me suis mise à traîner dans des événements de spoken word. Une expérience riche, puisque c’est là que j’ai appris à m’exprimer en public, sur scène, armé de mes propres textes. » D’une scène, Angell Mutoni va rapidement en arpenter une autre, celle du hip-hop :  « Je me suis mise à freestyler, principalement au milieu de mes potes mecs, mais on m’a largement encouragée » se souvient l’artiste. « De toute façon, le rap était partout et complètement inévitable à ce moment-là. J’en écoutais de fait beaucoup, mais, dans le même temps, je me composais une culture musicale toute personnelle, riche de bien d’autres références.»

© Chico Berry

Franc-tireuse dans l’âme, Angell Mutoni squatte les avant-gardes, tout en préservant la singularité de son identité artistique, comme à l’abri d’influences extérieures trop fortes. Lorsque la presse dit d’elle qu’elle serait la « Erykah Badu du Rwanda », Angell reste particulièrement cool : « je suis honorée de cette image ! Qui ne le serait pas honnêtement ? C’est un immense compliment vraiment, et j’en suis flattée, mais si je peux choisir, je préfère être Angell Mutoni du Rwanda. Je ne suis pas très à l’aise à l’idée d’être mise dans une case. Car il est impossible d’en sortir après. Et je vois le geste créatif comme quelque chose qui relèverait de l’expansion. »

« En vrai, j’écoute plus de R&B que n’importe quel autre genre musical »

Pépites pop, vocalises R&B, incartades boom bap, saillies rap, wave soulesques… Composés en bonne partie par le producteur Barick, les quatorze titres de The Delivery expriment, à ce titre, un ensemble d’envies et de pulsions artistiques riches, et finalement très variées : « l’album ne ressemble pas du tout à ce que j’avais imaginé au départ, et c’est une très bonne chose je pense » analyse la chanteuse. « J’aime l’idée de pouvoir me laisser surprendre, et de sortir de ma zone de confort musicale. Même si durant la fabrication de se projet, j’avais en tête Janet Jackson, Lauryn Hill, Lil Simz ou le travail de production de Timbaland sur Missy Elliott. Ces références m’ont accompagnées, mais il faut savoir les dépasser. Je pense finalement que le dénominateur commun des productions retenues reste évidemment le hip-hop, mais l’idée était aussi et surtout de proposer une palette sonore hyper large, avec des beats radicaux, solides, capables de susciter empowerment et puissance » explique Angell Mutoni. «J’écoute beaucoup plus de R&B que de rap en fait. En vrai, j’écoute plus de R&B que n’importe quel autre genre musical. C’est quasi schizophrénique comme positionnement… Comme si j’avais deux personnalités. Le hip-hop, je suis dedans, comme une évidence, mais c’est un geste créatif qui ne m’est pas naturel » confie l’artiste. « Et qui nécessite d’invoquer un alter ego, qui est d’ailleurs beaucoup plus agressif que je ne le suis vraiment. Mais le chant et le R&B sont mes vrais endroits. J’ai prêté allégeance au R&B à l’âge de dix ans, ce n’est pas maintenant que je vais rompre ma promesse ! »

Kigali, la maison-mère

Une dualité qu’Angell entretient également dans son intense relation avec la ville de Kigali : « Avec Kigali, je passe de l’amour à la haine régulièrement ! Mais c’est bien normal. Que les choses soient claires, Kigali c’est ma ville, mon foyer. J’y connais tout le monde et tout le monde me connaît. Mais, dans le même temps, j’ai besoin de pouvoir m’émanciper de tout cet entourage. Je dois me libérer du domicile, apprendre à en partir, à m’échapper pour mieux y revenir. Me libérer pour mieux pouvoir créer, sans entraves. Librement.»

Artiste sans entraves, Angell s’est justement entourée côté featurings de la crème du game rwandais. La chanteuse Boukuru, le taulier Bushali, Kenny K-Shot, Kivumbi King ou le vaporeux Ice Nova figurent également au casting de The Delivery : « j’aime ces artistes, j’aime leur musicalité ainsi que leur éthique de travail » s’enthousiasme Angell. « Ces artistes sont de purs génies, chacun à leur façon. Et puis, au-delà de leurs qualités, ces artistes n’ont de cesse de repousser leurs propres limites musicales. Je les admire profondément pour ça. C’est à ce prix que la scène rwandaise pourra s’élever ! On a pu se réunir à l’occasion de cet album, mais vous allez beaucoup nous voir ensemble à l’avenir. »

Angell Mutoni sait exactement de quoi elle parle puisqu’elle a rejoint l’année dernière les rangs du collectif +250, impressionnant all-star band rwandais de seize musiciens, qui viennent tout juste de mettre en boîte leur premier album à Kigali, aux côtés du producteur américain Roark Bailey (Kanye West, Playboi Carti, Drake, Post Malone). Une nouvelle livraison sonore made in Kigali, attendue de près pour la fin de l’année. 

En attendant, il se chuchote ici qu’Angell Mutoni pourrait être de passage sur les scènes hexagonales, durant cet automne. PAM vous en dit plus très vite, restez à l’affût, et jetez-vous sur les quatorze pépites de The Delivery !

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